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Nantes : la mairie PS vote 150 caméras « IA » dans les quartiers — le panoptique arrive

Nantes : la mairie PS vote 150 caméras « IA » dans les quartiers — le panoptique arrive

Le 3 avril 2026, en catimini, le conseil municipal de Nantes a voté 3,2 M€ pour installer 150 caméras de vidéosurveillance dites « intelligentes » — toutes dans les quartiers populaires. On vous raconte ce que ça fait vraiment.

Un vote discret, trois millions d’euros, zéro débat

Le conseil municipal du 3 avril 2026 a duré six heures. L’ordre du jour comptait 42 points. Le numéro 31, glissé entre une délibération sur les marchés de Noël et une subvention à une école de cirque, s’intitulait modestement :

Délibération n° 31 — Déploiement de la vidéoprotection urbaine de nouvelle génération, phase 2

Traduction : 150 nouvelles caméras « intelligentes » équipées d’intelligence artificielle dans les rues nantaises. Coût : 3,2 millions d’euros. Fournisseur : un consortium piloté par Thales — le même groupe qui fournit des drones à l’armée israélienne et des fichiers biométriques à l’État français — avec Idemia en sous-traitance pour la brique biométrique.

Vote : 56 pour, 8 contre, 3 abstentions. Durée des débats : 11 minutes. Aucune délibération publique préalable, aucune consultation citoyenne, pas un mot dans Ouest-France.

Ce que ces caméras font vraiment

Les caméras « IA » ne sont pas de simples webcams. Elles embarquent plusieurs modules de traitement algorithmique :

  1. Détection de « comportements suspects » : un individu qui s’arrête trop longtemps, qui marche « de manière inhabituelle », qui change de trottoir, un regroupement de plus de trois personnes — tout ça déclenche une alerte automatique transmise au Centre de Supervision Urbain.
  2. Reconnaissance faciale : « désactivée par défaut » selon la délibération. Mais la capacité matérielle est là. Un simple paramétrage logiciel peut l’activer, sans débat public.
  3. Tracking de foule : compte les personnes, les suit sur plusieurs caméras, produit des « trajectoires ».
  4. Lecture automatique des plaques d’immatriculation (LAPI).
  5. Détection audio : certains modèles intègrent des micros qui détectent « cris, coups de feu, klaxons prolongés ».

Le tout connecté en temps réel aux serveurs de la police municipale et — via convention signée en 2024 — à ceux de la police nationale.

La carte des nouvelles caméras

Le plan d’implantation, arraché par un élu écologiste puis transmis au Bureau des plaintes, révèle une géographie éloquente :

  • Bellevue : 38 caméras (dont 12 aux abords du Mail du Front populaire)
  • Malakoff : 24 caméras (autour du Boulevard de Bâle et de la Lande)
  • Bottière – Pin Sec : 19 caméras (aux sorties d’immeubles, autour des écoles)
  • Breil : 16 caméras (focus sur la Rue Jean Joseph)
  • Clos Toreau : 14 caméras (aux arrêts de tram)
  • Dervallières : 12 caméras (école + centre commercial)
  • Bout des Landes : 8 caméras
  • Halvêque, Port Boyer, Ranzay, Pilotière : 4 à 5 chacun
  • Centre-ville (Feydeau, gare SNCF) : 2 caméras supplémentaires

Total quartiers populaires : 148 sur 150. Total centre-ville bourgeois : 2.

La mairie appelle ça « déploiement territorialement équilibré ». Nous, on appelle ça un panoptique de classe.

Les mots d’habitants

« On nous met des caméras partout pour notre sécurité, qu’ils disent. Mais quand j’ai été agressée sur le Mail, j’ai appelé les flics — ils sont venus 40 minutes après. Les caméras, elles filment en direct ? Et elles font quoi ? »

— Samira, 43 ans, Bellevue

« Mon fils a 16 ans. Il traîne avec ses potes devant l’immeuble. Pas de drogue, rien. Juste discuter. Maintenant, dès qu’ils sont plus que trois, la caméra envoie une alerte. Ils ont été contrôlés trois fois en deux semaines. C’est ça, être jeune au Breil en 2026 : exister devient suspect. »

— Un père de famille, Breil

« La mairie nous explique que c’est pour lutter contre les trafics. Mais les dealers, eux, ils savent où sont les caméras et ils changent de coin. Les caméras, ils ne les gênent pas. Elles ne dérangent que les gens normaux. »

— Boutiquier, Clos Toreau

La dérive légale : la CNIL piétinée

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) a déjà épinglé en 2024 plusieurs villes pour déploiement illégal de reconnaissance faciale et de « vidéosurveillance algorithmique » — hors cadre légal, qui n’existe pas encore en droit français.

La mairie de Nantes s’appuie sur l’expérimentation des Jeux olympiques 2024 (loi JO du 19 mai 2023) pour légitimer son déploiement. Sauf que cette expérimentation était temporaire, localisée, et contrôlée. Ce que fait Nantes va plus loin, pour une durée illimitée, sans base légale spécifique.

Un recours en annulation a été déposé le 10 avril par la Quadrature du Net et la Ligue des Droits de l’Homme. L’audience est prévue en juillet 2026.

Thales, Idemia : les vrais décideurs

Derrière la délibération, il y a un marché public de 3,2 M€ remporté par le consortium Thales / Idemia. Ces deux entreprises sont les géants français de la sécurité numérique — Idemia est issue de la fusion Safran-Morpho, Thales est détenu à 26 % par l’État français.

Ces boîtes ne vendent pas de la sécurité. Elles vendent du marché public récurrent. Une caméra a une durée de vie de 5 ans, un logiciel tourne en SaaS avec abonnement annuel. Plus on en installe, plus on finance leur croissance — aux frais du contribuable.

Le parallèle avec la privatisation de Keolis est évident : l’État et les collectivités territoriales se défaussent de leurs missions sur des industriels privés, qui font leur beurre sur le dos des habitants des quartiers populaires.

Résister, ça veut dire quoi concrètement

  • Cartographier : un collectif nantais (« Nantes sous surveillance ») recense toutes les caméras et leurs angles de prise de vue. Vous pouvez contribuer en signalant une nouvelle caméra repérée.
  • Exercer son droit d’accès : toute personne peut demander à la mairie les images la concernant (RGPD). Si la ville refuse ou tarde, saisir la CNIL.
  • Soutenir les recours : la Quadrature du Net porte un contentieux — les dons et l’adhésion (10 €/an) sont les bienvenus.
  • Rejoindre la manifestation du 28 avril : Place du Bouffay, 18h, organisée par un collectif intersyndical + associatif.

Depuis 40 ans, les quartiers populaires subissent les politiques sécuritaires comme laboratoire. Le Breil connaît ça par cœur : la BAC qui chasse les ados, les contrôles au faciès, la surveillance qui ne protège pas mais qui enferme.

Les caméras IA, c’est la nouvelle génération de cette même politique. Plus lisse, plus froide, plus totale. Nous, on voit clair.


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