À Nantes comme à Paris, la justice ne pèse pas de la même façon selon le compte en banque. D'un côté, des militants qui fabriquent un homard en…
Puissant ou misérable, la justice de classe
Ă€ Nantes comme Ă Paris, la justice ne pèse pas de la mĂŞme façon selon le compte en banque. D’un cĂ´tĂ©, des militants qui fabriquent un homard en papier mâchĂ© et lèvent quelques parapluies pour dĂ©noncer le gaspillage des Ă©lites ; de l’autre, des valises de cash et une guerre qui ruinent un pays tout en protĂ©geant leurs acteurs. Entre les deux, un traitement judiciaire qui Ă©crase les humbles et mĂ©nage les puissants.
Nantes — homard, parapluies et planques
Le 14 septembre 2019, cinq militants furent interpellĂ©s Ă Nantes, en pleine rue, alors qu’ils chargeaient dans un camion un homard gĂ©ant en papier mâchĂ© destinĂ© Ă une marche convergence des luttes — une rĂ©fĂ©rence ironique Ă l’affaire François de Rugy, l’ancien prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale mis en cause pour des dĂ®ners au homard Ă l’hĂ´tel de Lassay, affaire dĂ©voilĂ©e par MĂ©diapart en juillet 2019 et qui avait entraĂ®nĂ© sa dĂ©mission du ministère de la Transition Ă©cologique. Trois personnes transportaient le homard, deux autres de la peinture, des K-ways et des pĂ©tards. PlacĂ©s en garde Ă vue 48 heures, ils furent poursuivis pour association de malfaiteurs en vue de dĂ©gradations (Reporterre, France 3 Pays de la Loire).
Le juge d’instruction a rendu un non-lieu en 2021. Le parquet a fait appel de ce non-lieu (Contre-Attaque, septembre 2021). Les parapluies et le homard avaient Ă©tĂ© saisis et placĂ©s sous scellĂ©s.
Cette affaire illustre parfaitement la logique judiciaire : faute de faits concrets, on invente des intentions, on projette des hypothèses de dĂ©lits futurs. Une dĂ©monstration de force disproportionnĂ©e pour intimider et criminaliser l’engagement citoyen.
Paris 2019 — attroupement : simple prétexte
TĂ©moignage recueilli par la rĂ©daction — un militant nantais arrĂŞtĂ© Ă Paris en mars 2019, en marge d’une manifestation des Gilets Jaunes, pour « attroupement en vue de commettre des dĂ©gradations ou des violences ». Un chef d’accusation souvent utilisĂ© comme prĂ©texte, caractĂ©ristique du traitement rĂ©servĂ© au mouvement, sur lequel le DĂ©fenseur des droits a lui-mĂŞme alertĂ© dans son rapport sur le maintien de l'ordre.
Son récit : 48 h de garde à vue, comparution immédiate en pleine nuit, 2 mois de prison ferme et interdiction de séjour à Paris. Le Syndicat des Avocats de France a, à plusieurs reprises pendant les Gilets Jaunes, documenté des jugements rendus dans de telles conditions.
Loi Travail : Nantes interdit
TĂ©moignage recueilli par la rĂ©daction — pendant les mobilisations contre la loi Travail en 2016, ce mĂŞme militant voit le prĂ©fet de Loire-Atlantique lui notifier une interdiction de sĂ©jour Ă Nantes alors qu’il habite la ville. La mesure aurait Ă©tĂ© justifiĂ©e par un incident vieux de plus de vingt ans, dĂ©jĂ jugĂ© Ă l’Ă©poque. Le militant conteste devant le juge administratif, qui maintient l’interdiction.
Le recours au « périmètre de protection » ou à des interdictions individuelles administratives, hors contrôle du juge judiciaire, a été largement documenté par la LDH et la Quadrature du Net ces dernières années.
Sarkozy — millions libyens, guerre et secret-défense
Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy est rattrapĂ© par l’affaire du financement libyen de sa campagne de 2007 : des soupçons de financement occulte par le rĂ©gime Kadhafi, doublĂ©s de l’intervention militaire française en Libye en 2011 qui plonge le pays dans le chaos et conduit Ă la mort du dirigeant libyen (WikipĂ©dia — Affaire Sarkozy-Kadhafi).
InterrogĂ© le 15 septembre 2016 sur L’Émission politique (France 2) par David Pujadas, Sarkozy rĂ©agissait vivement Ă la question de sa responsabilitĂ© dans la mort du dirigeant libyen :
— « Monsieur Pujadas, vous m’accusez d’avoir fait tuer Monsieur Kadhafi, ai-je compris cela ? »
Le 25 septembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris (32e chambre) l’a condamnĂ© Ă 5 ans de prison ferme pour association de malfaiteurs en vue de prĂ©parer la corruption, assortie d’une amende de 100 000 € et d’une peine d’inĂ©ligibilitĂ©. Il a Ă©tĂ© relaxĂ© des autres chefs (corruption passive, financement illĂ©gal de campagne et recel de dĂ©tournement de fonds publics libyens). Une exĂ©cution provisoire a Ă©tĂ© ordonnĂ©e, avec mandat de dĂ©pĂ´t Ă effet diffĂ©rĂ© (Anticor — Affaire du financement libyen, Transparency France). C’est la première fois qu’un ancien prĂ©sident de la RĂ©publique française est condamnĂ© Ă une peine de prison ferme.
Deux justices, un seul pays
- Pour les militants : arrestations immédiates, interdictions de ville, acharnement policier et judiciaire.
- Pour l’ancien prĂ©sident : millions dĂ©tournĂ©s, guerre, mort d’un chef d’État, immunitĂ© juridique longue et peine de prison diffĂ©rĂ©e.
Prison immédiate pour les pauvres. Prison différée pour les puissants.
Comme l’Ă©crivait Jean de La Fontaine au XVIIᵉ siècle (Les Animaux malades de la peste) :
« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir »
Rien n’a changĂ©. Virons-les.
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