Aïcha Bassal présidente de NMH : gérera-t-elle les locataires comme Nantes a traité ses exilé·es ?
Le 13 mai 2026, Aïcha Bassal devient présidente de Nantes Métropole Habitat. Mais en 2018, la Ville de Nantes — sa majorité — réclamait elle-même l'expulsion des exilé·es du lycée Leloup-Bouhier. Gérera-t-elle les 50 000 locataires comme elle a traité les réfugiés ? Retour sur un été d'inhospitalité.
La nomination, et la question qui dérange
Le 13 mai 2026, Aïcha Bassal a été élue présidente de Nantes Métropole Habitat (NMH), l’office public qui loge plus de 50 000 personnes. Première femme à ce poste, élue de la majorité de Johanna Rolland, elle se présente en défenseuse du logement populaire — « fierté » et « grande responsabilité », a-t-elle déclaré.
Mais derrière le symbole, une question s’impose : la Ville qui, hier, réclamait l’expulsion des exilé·es, va-t-elle gérer ses 50 000 locataires avec plus d’humanité qu’elle n’en a montré aux plus précaires ? Pour y répondre, il faut rouvrir le dossier de l’été 2018.
Une errance organisée
En 2018, Nantes a montré un visage que la communication municipale préfère oublier. Des centaines de personnes exilées — demandeurs d’asile, familles, jeunes isolés — ont passé l’année à chercher un toit, déplacées de site en site : ancienne école des Beaux-Arts, locaux de l’université, puis le square Daviais, en plein centre-ville.
Le 18 juillet 2018, le square Daviais est évacué sur décision de justice, à la demande de la préfecture, au motif de l’« insalubrité ». Médecins du Monde dénonce alors une évacuation sans solution de relogement digne de ce nom. Les personnes délogées ne disparaissent pas : elles cherchent, encore, un abri.
Le lycée Leloup-Bouhier : la Ville passe à l’offensive
Quelques semaines plus tard, 200 à 300 exilé·es s’installent dans l’ancien lycée Leloup-Bouhier, un bâtiment vide. Problème : ces murs appartiennent à la Ville de Nantes. Et c’est la municipalité elle-même qui va réclamer leur départ.
Le récit en est livré, sans détour, par le directeur départemental de la sécurité publique, Jean-Christophe Bertrand, le jour de l’évacuation :
« La semaine dernière la Ville de Nantes propriétaire de cet ancien lycée a demandé au juge judiciaire une expulsion en référé des occupants. Le juge a fait droit à cette demande et ce matin nous mettons à exécution cette décision de justice et on a procédé à l’évacuation des migrants qui étaient ici dans cet ancien lycée. L’opération s’est déroulée sans difficulté, elle a été d’ailleurs assez rapide. Elle a commencé un peu après 8 h et une heure après tous les migrants sont partis et le site va être restitué à la Ville. »
Tout est dit. Ce n’est pas l’État seul, ni la seule préfecture : c’est la Ville de Nantes, propriétaire, qui a saisi le juge en référé pour faire vider les lieux — officiellement au nom de travaux de désamiantage. Une heure d’intervention policière, et le bâtiment est « restitué » à la collectivité. Les exilé·es, eux, repartent à la rue.
Daviais se reforme, la collectivité temporise
L’expulsion ne règle rien : début septembre, le square Daviais se reconstitue, jusqu’à 400 puis 500 personnes. La Ville de Nantes et Nantes Métropole déposent à leur tour une demande d’évacuation devant le tribunal administratif. En face, quatre associations saisissent la justice pour enjoindre à l’État et au maire de trouver des solutions sanitaires et d’hébergement.
D’un côté, des recours pour expulser. De l’autre, des recours pour exiger un toit. Voilà, en miniature, toute la politique d’accueil de la métropole : on déplace, on saisit le juge, on attend que ça « se résorbe » — sauf que des êtres humains dorment dehors pendant ce temps.
Le refuge du diocèse, déjà précaire
À l’automne, des « oubliés » du square Daviais et des primo-arrivants trouvent refuge dans le gymnase Jeanne-Bernard, à Saint-Herblain — un local inutilisé appartenant au diocèse de Nantes. D’une soixantaine de personnes en octobre, l’occupation grimpe à environ 200, dont des femmes et des enfants, originaires du Soudan, d’Érythrée, de Somalie, d’Éthiopie, de Guinée et du Tchad.
Les conditions y sont indignes : ni eau chaude ni chauffage, des douches froides collectives, deux toilettes à l’intérieur, un toit qui fuit, et bientôt des cas de gale et de tuberculose. Ce sont les collectifs — Soutien Migrants Nantes, L’Autre Cantine — qui assurent repas, soins et quotidien.
« On ne leur propose pas de mise à l’abri. La seule solution apportée par les autorités est le retour à la rue. »
— François Prochasson, collectif Soutien Migrants Nantes
Contactée, la mairie de Nantes se défend. Dans un communiqué du 31 octobre 2018, elle assure avoir « mis à l’abri dans des lieux plus durables » de nombreuses personnes du square Daviais. Son propre bilan est pourtant accablant : sur 700 personnes présentes au square, 187 seulement auraient été « orientées […] vers des hébergements plus durables ». Les autres ? Les gymnases, les squats, la rue.
Et même ce refuge-là finit menacé : le diocèse lui-même saisit la justice pour faire évacuer le gymnase, faute de moyens. « La situation n’est plus possible », plaide Xavier Brunier, responsable de la solidarité au diocèse, qui réclame une mise à l’abri « dans des conditions dignes ». Quand les lieux de solidarité religieuse en sont réduits à demander une expulsion, c’est toute la défaillance des pouvoirs publics — État et collectivités — qui éclate au grand jour.
Charité chrétienne, logique immobilière
La suite dit tout du système. Le gymnase Jeanne-Bernard, qui a abrité plusieurs centaines d’exilé·es de l’automne 2018 au début 2020, a été démoli dès janvier 2021. Sur cette parcelle de 12 700 m², propriété de la Fondation de la Providence (institution catholique), le promoteur Bâti Nantes monte un programme de 89 logements — une vingtaine de maisons et 69 appartements répartis en 14 bâtiments — pour un coût de 10,5 millions d’euros (Ouest-France, septembre 2021).
Le détail est éloquent : 76 % des logements en accession privée, et 24 % seulement en logement social (soit 22 logements, confiés au bailleur Habitat 44). Le terrain qui avait accueilli les plus pauvres devient, aux trois quarts, du logement de marché. La charité chrétienne vend, le promoteur achète, et la solidarité d’un hiver se mue en opération immobilière. Sur place, l’association Saint-Benoît Labre héberge encore des jeunes mineurs étrangers — « tant que les travaux ne sont pas lancés », glisse le promoteur. Voilà comment, du square Daviais à Saint-Herblain, une métropole « accueillante » règle, au fond, sa question des pauvres : par l’expulsion, puis par le béton.
Témoignage — « J’y étais »
« Le jour où ils ont vidé le square Daviais, j’étais là. Les CRS et la BAC chassaient les réfugiés et les militants qui tentaient de les protéger. Le jour même, on a aidé à mettre des gens à l’abri ailleurs : des Soudanais, des Érythréens, qui avaient déjà tout fui.
Au gymnase Jeanne-Bernard, le local appartenait au diocèse. J’ai demandé moi-même à l’évêque de ne pas lancer l’expulsion. Il m’a répondu : « Je suis obligé, pour les assurances, de porter plainte et de demander l’expulsion. » Même les murs de la solidarité finissaient par se refermer.
Ce qu’on a vécu cette année-là, c’est une course-poursuite. Un bâtiment, une expulsion. Un square, une expulsion. Un gymnase sans chauffage, encore une menace d’expulsion. Pendant ce temps, la Ville se disait « terre d’accueil ». Les mots ne valent rien quand, dans les faits, on chasse les plus pauvres d’un trottoir à l’autre. »
— Khalid, témoin direct, Quartier Libre
2026 : la nomination, et la question concrète
Aïcha Bassal n’était pas, à notre connaissance, aux manettes des expulsions de 2018 — elle prend la tête de NMH aujourd’hui. Mais elle hérite d’une culture politique : celle d’une majorité qui, propriétaire du lycée Leloup-Bouhier, a préféré saisir le juge plutôt que d’héberger.
La voilà responsable du logement de plus de 50 000 personnes, alors que 38 922 ménages attendent un HLM dans la métropole, avec des délais qui dépassent deux ans et demi. La question n’est donc pas qu’un symbole, elle est très concrète : gérera-t-elle les locataires, les demandeur·ses, les plus fragiles, comme la Ville a traité ses exilé·es — par le référé et la restitution des murs — ou autrement ?
On nous dira que c’est « compliqué », que l’urgence relève de l’État. Mais les faits sont têtus : en 2018, c’est bien la Ville de Nantes, propriétaire, qui a réclamé devant le juge l’expulsion du lycée. Pas l’État. La collectivité.
Quartier Libre jugera Aïcha Bassal sur pièces, pas sur les communiqués. Parce qu’une ville — et un office HLM — se mesurent à la manière dont ils traitent les plus précaires. À Nantes, en 2018, ce sont les solidaires et les associations qui ont tenu la ligne. Qu’on s’en souvienne.
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