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Au 4 rue Saint-Jean-de-Luz, 2h30 du matin : les jeunes du Clos-Toreau ont sauvé l’immeuble que NMH avait cadenassé

Au 4 rue Saint-Jean-de-Luz, 2h30 du matin : les jeunes du Clos-Toreau ont sauvé l’immeuble que NMH avait cadenassé

Nuit du 11 au 12 juillet 2026, 2h30 du matin. Au 4 rue de Saint-Jean-de-Luz, au Clos-Toreau, un incendie prend dans l'ascenseur. Au 6ᵉ étage, Aliun Keita fait passer ses trois enfants dont un bébé de sept mois par la fenêtre. Le désenfumage — entièrement manuel, sans automatisation — n'a pas fonctionné. NMH avait, de plus, cadenassé l'accès au toit. Ce sont des jeunes du quartier — au premier rang Hano, jeune homme d'origine soudanaise — qui, à bouteilles d'eau, éteignent le feu et évacuent l'immeuble. Sans eux, il y aurait eu des morts. Récit.

Nuit du 11 au 12 juillet 2026, 2 heures 30 du matin. Au 4 rue de Saint-Jean-de-Luz, en plein cœur du Clos-Toreau à Nantes-Sud, un incendie prend dans l’ascenseur de l’immeuble. La cage se remplit de fumée noire en quelques minutes. Au 6ᵉ étage, un père de famille, Aliun Keita, fait passer ses trois enfants — dont un bébé de sept mois — par la fenêtre, suspendus dans le vide, jusqu’à l’appartement du voisin du 5ᵉ étage. Sa femme s’évanouit. Ils survivront tous. Ce ne sera pas grâce à Nantes Métropole Habitat.

Cette nuit-là, ce sont des jeunes du quartier — de celles et ceux que la mairie et son bailleur appellent volontiers « les groupes qui se rassemblent devant les entrées » — qui ont évacué l’immeuble, frappé aux portes et éteint le feu à bouteilles d’eau, à mains nues, pendant que les habitant·es des étages hauts restaient prisonnier·es de la fumée. Au premier rang, Hano : jeune homme du quartier, d’origine soudanaise, livreur pour un grand groupe de livraison de colis. Il monte au 2ᵉ étage sortir sa sœur, puis frappe à toutes les portes du palier. D’autres jeunes rentrent dans le hall en feu. Ils éteignent le foyer avant l’arrivée des pompiers. Sans eux, il y aurait eu des morts.

La façade de l'immeuble du 4 rue de Saint-Jean-de-Luz au moment de l'intervention des pompiers, dans la nuit du 11 au 12 juillet 2026. Nacelle télescopique déployée, gyrophares, habitant·es évacué·es dans la rue.
La façade de l'immeuble du 4 rue de Saint-Jean-de-Luz au moment de l'intervention des pompiers, dans la nuit du 11 au 12 juillet 2026. Nacelle télescopique déployée, gyrophares, habitant·es évacué·es dans la rue.

Quatre jours plus tôt, le 7 juillet, NMH avait écrit à tous les locataires de la rue — du 2 au 14 — une lettre officielle titrée « Diagnostic des dysfonctionnements ». Le bailleur reconnaissait, noir sur blanc, l’existence de défauts. Il annonçait la première visite pour le 22 juillet. Nous étions le 7 juillet. Le feu est parti le 11, au 4. Personne n’a ouvert les cadenas. Personne n’a modifié le calendrier.

Les héros de cette nuit-là : les jeunes du quartier, un jeune Soudanais au premier rang

Sans les jeunes, ce récit serait un décompte de morts. C’est un décompte de rescapé·es, uniquement parce que des habitant·es du quartier — de celles et ceux dont on parle mal en réunion publique — sont entré·es dans le feu.

Hano est au premier rang. Jeune homme du quartier, d’origine soudanaise, il travaille comme livreur pour un grand groupe de livraison de colis. Cette nuit-là, il est chez lui. Il entend, il descend. Il monte au 2ᵉ étage sortir sa sœur. Puis il frappe à toutes les portes du palier. Il ne s’arrête pas. D’autres jeunes du quartier, autour de lui, entrent dans le hall où le feu est encore actif. Ils éteignent le foyer à bouteilles d’eau, à mains nues, avant l’arrivée des pompiers. Ce sont eux qui ont empêché la propagation.

Et l’histoire ne se boucle pas là. Elle se boucle avec Aïcha Bassal.

En 2018, Aïcha Bassal était adjointe à la Ville de Nantes. La Ville organisait alors, sous sa responsabilité politique, le délogement du campement du square Daviais, en centre-ville — des centaines de personnes exilées, dont un grand nombre de Soudanais·es et d’Érythréen·es, jetées à la rue au motif de « l’insalubrité » du campement. Nous nous étions posé une question dans nos colonnes en mai dernier, quand elle a pris la présidence de Nantes Métropole Habitat, dans l’article Aïcha Bassal présidente de NMH : 38 922 ménages en attente d'un HLM : allait-elle gérer les 26 000 logements de NMH avec la même logique que celle qui avait présidé, en 2018, à l’évacuation du square Daviais ?

La nuit du 4 rue de Saint-Jean-de-Luz apporte une partie de la réponse. Le curseur est le même. Ce qui compte, dans les deux séquences, c’est l’apparence extérieure — la façade présentable de la ville en 2018, la toiture protégée d’un usage non autorisé en 2026. Ce qui ne compte pas, c’est l’intérieur des corps : ceux qu’on jette à la rue au square Daviais, ceux qu’on laisse enfumés dans une cage d’escalier au Clos-Toreau.

Et — la coïncidence est cruelle, mais elle est là — c’est un jeune homme d’origine soudanaise, Hano, qui a couru dans une cage d’escalier en feu à 2 h 30 du matin pour sauver les habitant·es d’un immeuble dont la présidente avait, sept ans plus tôt, fait déloger d’autres Soudanais·es d’un square nantais. Le récit ne se boucle pas de lui-même. Il est bouclé par les faits.

Aliun Keita, 6ᵉ étage : la fenêtre, le bébé, la nacelle

Aliun Keita est père de trois enfants, dont un bébé de sept mois. Il vit avec sa femme et ses enfants au 6ᵉ étage de l’immeuble du 4 rue de Saint-Jean-de-Luz. C’est le locataire le plus lourdement touché par la nuit du 11 au 12 juillet. Il a accepté de témoigner. Ce qui suit est reconstitué à partir de son récit, recueilli par la rédaction et corroboré par le constat visuel de son appartement.

Cette nuit-là, Aliun ne dormait pas. À 3 heures du matin, la Coupe du monde 2026 programmait un Argentine — Suisse que d’importantes communautés du quartier voulaient suivre en direct. Aliun avait décidé de veiller pour le match. C’est ce détail — trivial dans la vie ordinaire — qui a sauvé sa famille.

Le feu se déclenche entre 2 heures et 2 heures 15. La fumée monte dans la cage, s’infiltre sous les portes palières, envahit les logements par les gaines. Au 6ᵉ étage, l’appartement d’Aliun se remplit de fumée du sol au plafond. Les murs sont noirs de suie, avec une densité maximale jusqu’à environ un mètre du sol : la fumée, refroidissant en descendant, s’est condensée par le bas.

Aliun réveille sa femme et ses enfants. Il ne peut pas descendre par l’escalier : la cage est déjà impraticable. Il ne peut pas attendre : la fumée arrive vite. Il choisit la fenêtre. Il fait passer, à la main, ses trois enfants — dont le bébé de sept mois — par la fenêtre du 6ᵉ étage. À une hauteur d’environ dix-huit mètres au-dessus du sol, ils sont récupérés par le voisin du 5ᵉ étage qui les tire par sa propre fenêtre. La femme d’Aliun, encore consciente, l’aide dans la manœuvre — puis elle s’évanouit. Les pompiers, arrivés sur place, évacueront ensuite Aliun, sa femme et le bébé de sept mois par la nacelle de la grande échelle télescopique, en véhicule d’intervention, sous oxygène, en direction du CHU.

Fenêtre du 6ᵉ étage de l'appartement d'Aliun Keita. Vue plongeante sur le parking. C'est par cette fenêtre que trois enfants dont un bébé de sept mois ont été descendus, à ~18 mètres au-dessus du sol.
Fenêtre du 6ᵉ étage de l'appartement d'Aliun Keita. Vue plongeante sur le parking. C'est par cette fenêtre que trois enfants dont un bébé de sept mois ont été descendus, à ~18 mètres au-dessus du sol.

Ce qui a rendu ce feu presque mortel : un désenfumage seulement manuel, et un toit cadenassé

L’immeuble est équipé, comme la loi l’y oblige, d’un système de désenfumage conforme dans son principe : une trappe d’exutoire dans le plafond de la cage d’escalier (norme NF S 61-937), une échelle démontable pour l’atteindre, et un boîtier de commande manuel MADICOB au mur — le fameux boîtier rouge marqué « EN CAS D’INCENDIE ABAISSER LE LEVIER », vérifié tous les ans (vignettes 2024 et 2025 apposées).

Dispositif de commande manuel MADICOB « Sécurité incendie – Évacuation des fumées » installé dans la cage d'escalier de l'immeuble. Le levier existe. Les vignettes 2024 et 2025 attestent d'un contrôle annuel. La manivelle nécessaire à la manœuvre manuelle en cas de défaillance : introuvable.
Dispositif de commande manuel MADICOB « Sécurité incendie – Évacuation des fumées » installé dans la cage d'escalier de l'immeuble. Le levier existe. Les vignettes 2024 et 2025 attestent d'un contrôle annuel. La manivelle nécessaire à la manœuvre manuelle en cas de défaillance : introuvable.

Le mot important est manuel. Il n’existe, dans cet immeuble, aucune automatisation : aucun détecteur de fumée relié à la trappe, aucun mécanisme qui l’ouvrirait automatiquement en cas d’incendie. Pour évacuer la fumée par le haut, il faut qu’un être humain descende sur le palier au moment du sinistre et abaisse le levier — ou monte à l’échelle démontable pour manœuvrer manuellement la trappe.

Or c’est précisément ce qu’un incendie réel rend impossible. À 2 h 30 du matin, dans une cage d’escalier envahie d’une fumée noire qui atteint plusieurs centaines de degrés, personne ne descend au bon étage pour actionner un levier. Personne ne monte à une échelle démontable pour manœuvrer une trappe au plafond. Le seul dispositif de désenfumage prévu est aussi le seul dispositif que la fumée elle-même met hors d’atteinte. Un désenfumage exclusivement manuel dans un immeuble d’habitation de sept étages est une fiction réglementaire — cochée au diagnostic, inopérante dans la vie réelle.

Ce qu’il faudrait, dans un immeuble comme celui-là, c’est un désenfumage automatique : détecteur incendie qui ouvre lui-même la trappe dès que la fumée atteint un seuil. Ce n’est pas ce que Nantes Métropole Habitat a installé.

Et — sur ce dispositif déjà fragile — NMH a ajouté un choix aggravant : le toit est cadenassé. L’accès au toit, seul refuge à l’air libre pour des locataires piégés dans une cage enfumée, est verrouillé :

  • La trappe au plafond de la cage d’escalier est fermée par cadenas. Personne dans l’immeuble n’en a la clé.
  • La manivelle qui permettrait de manœuvrer manuellement en cas de défaillance du levier : personne ne l’a.
  • L’échelle démontable posée sur le palier pour atteindre la trappe : elle aussi verrouillée par cadenas.

Échelle démontable en aluminium destinée à atteindre la trappe d'exutoire du plafond, verrouillée par cadenas sur son support de rangement.
Échelle démontable en aluminium destinée à atteindre la trappe d'exutoire du plafond, verrouillée par cadenas sur son support de rangement.

Trappe d'exutoire de fumée dans le plafond de la cage d'escalier — dispositif réglementaire de désenfumage naturel. Verrouillée au moment du sinistre.
Trappe d'exutoire de fumée dans le plafond de la cage d'escalier — dispositif réglementaire de désenfumage naturel. Verrouillée au moment du sinistre.

Cette politique n’est pas propre au 4 rue de Saint-Jean-de-Luz. Le groupe d’action LFI Nantes-Sud Clos-Toreau le documente depuis son audit citoyen : tous les immeubles NMH du secteur connaissent la même configuration. Trappe cadenassée. Manivelle absente. Échelle cadenassée. Ce n’est pas un oubli local, c’est une règle de gestion appliquée à tout le parc.

Interrogé sur ce point par les locataires, NMH a livré sa justification : les cadenas seraient posés « pour éviter que les gens ne montent sur le toit ». La réponse dit tout. Le bailleur assume d’avoir cadenassé le seul refuge possible pour un locataire piégé par la fumée — au motif de protéger la toiture d’un usage non autorisé. Le curseur est explicite : le patrimoine bâti passe avant les corps des locataires.

Le problème est cumulatif : un désenfumage seulement manuel, dans un immeuble de sept étages, où la manivelle est manquante et où le toit est cadenassé. Chacun de ces trois manquements pris isolément est déjà grave. Ensemble, ils rendent l’immeuble mortel en cas d’incendie nocturne. Il n’y a pas eu de mort cette nuit-là parce qu’un père veillait pour un match de football et parce que les jeunes du quartier sont montés éteindre le feu à mains nues — pas parce que le dispositif a fonctionné.

5h30 du matin : réintégrés dans la fumée

Une fois les pompiers repartis, il aurait fallu un protocole : plan de relogement d’urgence, cartographie des logements atteints par la suie, prise en charge médicale de suivi. Il n’y a rien eu. À 5 heures 30 du matin, les habitant·es sont réintégré·es dans leurs logements — couverts de suie, imprégnés de fumée — étage par étage. Certain·es venaient d’être sous oxygène : on leur a rendu leurs clés en leur disant rentrez chez vous. Aucun plan de relogement. Aucun protocole. Aucun suivi.

Ventilateur d'appartement — 6ᵉ étage. Pales entièrement recouvertes de suie noire collante. Tous les biens de la famille — matelas de 2,40 m sur 1,90 m, vêtements, jouets, meubles — sont dans le même état.
Ventilateur d'appartement — 6ᵉ étage. Pales entièrement recouvertes de suie noire collante. Tous les biens de la famille — matelas de 2,40 m sur 1,90 m, vêtements, jouets, meubles — sont dans le même état.

La lettre du 7 juillet — un diagnostic annoncé, un feu qui n’a pas attendu

Quatre jours avant l’incendie, la Direction Générale Adjointe Habitat et Patrimoine de NMH avait signé un courrier officiel, adressé à toute la rue, titré « Intervention du cabinet Pouget et de la société SETEC — Diagnostic des dysfonctionnements ». Signataire : Marc-Antoine ELIE, responsable de la transition et maintenance du patrimoine. Six dates de visites annoncées, du 22 juillet au 7 septembre. Précision cruciale, en gras dans la lettre : « Si votre logement est retenu pour une visite, vous serez contacté(e) directement par le cabinet Pouget et la société SETEC. » Autrement dit : tous les logements ne seront pas visités. NMH commandait un diagnostic partiel, sur un panel sélectionné dont ni la taille, ni les critères, ni la méthodologie n’étaient communiqués.

Les cabinets choisis ne sont pas des observateurs neutres. Pouget Consultants se présente lui-même comme spécialisé à la fois dans l’audit énergétique et dans l’assistance à maîtrise d’ouvrage sur les projets de rénovation des bailleurs sociaux. Il décroche régulièrement des marchés publics de rénovation chez des bailleurs comparables à NMH. Les mêmes prestataires qui diagnostiquent les dysfonctionnements peuvent ensuite candidater aux marchés de travaux qui découleront de leur propre diagnostic. Ce n’est pas une entorse marginale à la déontologie de la commande publique — c’est un conflit d’intérêts structurel.

Depuis l’incendie du 11-12 juillet, NMH n’a rien recommuniqué. Aucun nouveau courrier aux locataires. Aucune modification du calendrier. Aucune mesure d’urgence sur les cadenas. Le rendez-vous du 22 juillet reste au programme, comme si la nuit du 2 h 30 n’avait pas eu lieu.


Dans ce dossier

Ce récit est le premier volet d’un dossier en quatre parties sur l’incendie du 11-12 juillet au 4 rue de Saint-Jean-de-Luz :

  1. Le récit de la nuit — cet article.
  2. Cinq jours après l'incendie du Clos-Toreau, Nantes Métropole Habitat traite les sinistrés comme des dossiers d'assurance — la chronique de la non-gestion depuis le 12 juillet : mutisme d’Aïcha Bassal, renvoi de la famille Keita à son assurance MRH personnelle, gestion des travaux avec câbles électriques à l’air libre, NMH injoignable au 24h/24 sur le papier, mairie sans arrêté municipal.
  3. Nous exigeons la démission d'Aïcha Bassal, présidente de Nantes Métropole Habitat — la revendication politique, les précédents mondiaux (Grenfell, NYCHA, Alexandria, Portland), les 12 demandes concrètes portées par LFI Nantes-Sud Clos-Toreau.
  4. Clos-Toreau : l'amiante des logements, le scandale silencieux jamais évoqué — la colle à base d’amiante encore présente dans les logements, le témoignage d’un locataire depuis 2009, le Dossier Technique Amiante jamais publié par NMH.

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