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140 places, 40 millions, 2027 : à Nantes, le CRA de Rolland-Darmanin avance

140 places, 40 millions, 2027 : à Nantes, le CRA de Rolland-Darmanin avance

Lisière de Nantes et Carquefou. 140 places d'enfermement pour personnes étrangères. 40 millions d'euros payés par l'État. Une annexe judiciaire, un stand de tir pour la police aux frontières. Construction prévue à partir de 2026, ouverture visée 2027. La consultation publique a recueilli ~700 contributions, majoritairement contre — balayée. Le collectif Colère Nantes lance la bataille juridique. Et la maire de Nantes, qui avait signé le projet avec Darmanin en 2022, ne dit plus rien.

140 places d’enfermement. 40 millions d’euros d’argent public. Une annexe judiciaire et un stand de tir pour la police aux frontières (PAF). Au Champ-de-Manœuvre, à la lisière de Nantes et Carquefou, l’État construit son nouveau centre de rétention administrative (CRA) — un dispositif d’enfermement où des personnes étrangères en attente d’expulsion peuvent être détenues jusqu’à 90 jours, sans avoir commis d’autre infraction que celle d’exister sans les bons papiers. La construction doit commencer en 2026, l’ouverture est visée pour 2027. Tout cela a été signé, en octobre 2022, par Gérald Darmanin — alors ministre de l’Intérieur — et la maire de Nantes Johanna Rolland, dans un communiqué commun.

Quatre ans plus tard, l’État avance. Et la maire qui avait signé ne dit plus rien.

Le projet, en chiffres bruts

Ce n’est pas un détail technique. C’est une infrastructure d’enfermement de masse, plantée à dix kilomètres du centre-ville :

  • 140 places. Le CRA de Nantes sera l’un des plus grands centres de rétention de France.
  • 90 jours de privation de liberté maximum, sans condamnation pénale, pour des personnes dont le seul « tort » est administratif.
  • 40 millions d’euros, financés par l’État — construction + quatre premières années de fonctionnement.
  • Annexe judiciaire intégrée : les juges de la rétention statueront sur place, à l’intérieur même du dispositif.
  • Stand de tir pour la PAF. Ce n’est pas un centre administratif. C’est un complexe policier.
  • Site : Champ-de-Manœuvre, terrain de l’État, à la frontière communale Nantes-Carquefou — donc à la lisière de Nantes-Est, près des quartiers populaires de Malakoff, Halvêque, Bottière-Pin Sec.

L’objectif politique national est explicite : le gouvernement Lecornu, par la voix du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, vise 3 000 places de rétention en France d’ici 2029. Le CRA de Nantes en représente près de 5 % à lui seul.

Octobre 2022 : la signature Rolland-Darmanin

Le projet a un acte de naissance précis. En octobre 2022, Johanna Rolland co-signe avec Gérald Darmanin un communiqué commun sur la « sécurité » en Loire-Atlantique. Ce communiqué officialise l’arrivée du CRA. La maire socialiste de Nantes, élue d’une ville présentée dans toutes ses communications comme « solidaire » et « ville-monde », acte par sa signature l’installation du bras le plus dur de la politique migratoire française, sous la double étiquette du ministre alors le plus identifié au glissement Macron-Le Pen sur l’immigration.

À l’époque, la riposte vient d’abord du mouvement municipaliste Nantes en commun, dont la tête de liste Margot Medkour qualifie ce communiqué d’« amalgame véritablement scandaleux » entre insécurité et immigration. Un montage parodique devient viral — « On a tous une belle maire un peu raciste ? ». La maire ne retire rien.

Quatre ans plus tard, le CRA s’installe. Et la même maire qui l’a signé est aussi celle qui, en mai-juin 2026, filtre les retransmissions du Mondial sur les terrasses nantaises à la seule équipe de France. La continuité de ligne est limpide : amalgamer immigration et sécurité, puis traduire cet amalgame en équipements, en arrêtés, en murs.

Colère Nantes : 30 organisations, une exigence

Face au projet, un collectif local s’organise depuis février 2024 : Colère Nantes — CRA ni ici, ni ailleurs. Trente organisations — associatives, syndicales, politiques — fédérées autour d’une exigence simple, désormais inscrite dans le nom même du collectif : pas de CRA, ni à Nantes, ni ailleurs.

Trois éditions de leur festival anti-CRA se sont tenues, la dernière le 4 avril 2026 à la Manufacture et aux Ateliers de Bitche. Ces rendez-vous mêlent débats, projections, concerts, ateliers juridiques, témoignages d’anciennes personnes retenues. Ils servent à informer, à élargir, à rendre publique une lutte que la préfecture et la mairie aimeraient cantonner aux pages techniques des projets d’aménagement.

La consultation publique : ~700 contributions, balayées

L’État a coché la case démocratique : du 1er décembre 2025 au 5 janvier 2026, une consultation publique a été ouverte sur le projet. Le résultat est sans appel : environ 700 contributions ont été déposées, largement opposées au CRA. À mi-décembre, 500 étaient déjà enregistrées.

Quelques semaines plus tard, en janvier 2026, la préfecture de Loire-Atlantique reconnaît l’« intérêt général » du projet. Traduction administrative : la consultation n’a aucune valeur contraignante, et l’avis majoritaire des contributeurs et contributrices ne change rien. Le calendrier suit son cours. La case démocratique a coché elle-même.

L’action du 19 avril 2026 chez Léon Grosse

La maîtrise d’œuvre du CRA a été confiée à l’entreprise Léon Grosse. Le 19 avril 2026, dans le cadre d’une journée nationale de mobilisation contre les CRA, des militant·es de XR Nantes et des Soulèvements de la Terre Nantes mènent une action chez Léon Grosse à Carquefou pour dénoncer la participation de l’entreprise au chantier. L’action est documentée par Contre-Attaque.

Le message : les entreprises qui construisent l’enfermement engagent leur responsabilité. Léon Grosse, comme avant elle Bouygues, Eiffage, Spie et d’autres, doit savoir que sa signature au bas d’un contrat de CRA ne reste pas sans réponse publique.

La bataille juridique qui commence

Colère Nantes le dit clairement : la lutte politique reste première, mais elle s’accompagne désormais d’une stratégie juridique offensive. Le collectif annonce une série de recours appuyés sur le droit de l’environnement et le droit de l’urbanisme — deux angles classiques pour bloquer un grand projet d’aménagement public. Coût annoncé des frais d’avocat : environ 10 000 euros, à mobiliser collectivement.

L’enjeu n’est pas seulement de gagner devant le juge — c’est de gagner du temps, d’imposer un débat public sur chaque étape, et de transformer chaque audience en moment politique. La référence assumée est celle des grandes luttes territoriales qui ont fini par faire reculer l’État (Notre-Dame-des-Landes, en premier lieu, à quinze kilomètres d’ici). « On sera le premier projet de CRA qui ne verra pas le jour », a déclaré le collectif.

3 000 places en 2029 : la course nationale à l’enfermement

Le CRA de Nantes n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans un plan national : porter le parc français de rétention à 3 000 places d’ici 2029. Cela suppose d’ouvrir, à un rythme soutenu, plusieurs nouveaux CRA et d’agrandir les centres existants. Chaque grande métropole se voit affectée son équipement.

Cette politique n’a pas baissé d’un degré entre les gouvernements Macron successifs et l’actuel gouvernement Lecornu. Les ministres de l’Intérieur changent — Darmanin, Retailleau, Nuñez —, la trajectoire reste la même : plus d’enfermement, plus d’expulsions, plus de places fermées.

Dans cette course, les collectivités locales ont un rôle qu’elles peuvent jouer ou refuser. Donner un terrain. Faciliter les autorisations. Co-signer un communiqué. Se taire pendant la consultation. Acquiescer en silence quand la préfecture déclare l’intérêt général. Chacun de ces gestes compte.

Au conseil municipal, LFI a posé la question. La maire n’a pas répondu.

Le silence n’est même pas un oubli — c’est un choix assumé. Dès le premier conseil municipal du nouveau mandat, La France insoumise — l’alliée technique qui a permis la réélection de Rolland au second tour de mars 2026 — a publiquement exprimé son opposition au CRA et a demandé à la maire de s’expliquer sur ce qu’elle comptait faire : motion ? saisine ? prise de position publique ? recours ? rien ?

La réponse de Johanna Rolland : rien. Pas un mot d’engagement, pas une ligne de feuille de route. Une réponse politicienne vide de fond, qui ne confirme rien et n’infirme rien, et qui laisse l’État construire en silence. La maire n’a même pas eu, à l’égard de ses propres alliés au conseil, le minimum syndical du débat assumé.

C’est dire le mépris politique pour le sujet : quand ta propre alliée d’investiture te demande publiquement de te positionner sur 140 places d’enfermement à dix kilomètres de l’hôtel de ville, et que tu choisis le ni oui ni non, ce n’est plus du silence, c’est une dérobade.

L’État construit, la maire regarde

Pendant que Rolland esquive, l’ouverture du CRA reste prévue pour 2027. Les marchés sont attribués. Les chantiers démarrent. Et le collectif Colère Nantes prépare ses recours, ses actions, son prochain festival.

La question simple : qu’est-ce que la maire de Nantes répond à celles et ceux qui l’ont fait gagner en mars — les électrices et électeurs des quartiers populaires, dont beaucoup connaissent personnellement quelqu’un susceptible de finir derrière les murs du Champ-de-Manœuvre ? Pour l’instant, la réponse est le silence. Et un silence que LFI a forcée publiquement à briser — sans résultat.

À chacun et chacune de juger ce que cette dérobade signifie.


Pour suivre, soutenir, agir : le collectif Colère Nantes centralise les rendez-vous, les caisses de solidarité juridique, et les appels à mobilisation.

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